La Peur de Gabriel Chevallier

art peinture première guerre mondiale 1914 - 1918

L’avis de la Plume Baroque :

La peur de Gabriel Chevallier est pour moi la représentation même de ce que doit être la littérature. Ce récit est un chef d’oeuvre et je pèse mes mots, aussi puissant qu’un Guernica de Picasso ou que Les Joueurs de Skat d’Otto Dix. L’oeuvre de Chevallier est saisissante de réalisme et de cynisme et dépeint avec courage la première guerre mondiale.

Je corne les pages de livres, oui, je fais partie de ces gens là. Je corne les pages quand, durant une lecture, un passage me saisit, m’emporte, me fait stopper net tout avancement et me fait répéter plusieurs fois un passage, quand une citation amène une profonde réflexion, quand la littérature outrepasse la lecture et transmet une émotion, une idée, par l’unique biais de quelques mots. Avec La Peur, j’ai corné des dizaines de pages et je vous avoue avoir été quelque peu avare. Voici mon ressenti sur ce livre que je vais tenter de présenter de façon succincte tant son contenu mériterait d’écrire un autre ouvrage, dans l’unique but de le commenter et de l’apprécier à sa juste valeur.

Le Protagoniste, Jean Dartemont, qui n’est autre que l’auteur lui-même, nous raconte dans ce livre sa participation à la première guerre mondiale. L’appel à la mobilisation générale, l’entraînement, le front, l’horreur de la guerre, les blessures, l’hôpital, la convalescence, un décalage abyssale entre l’avant et l’arrière, entre civils et soldats, le quotidien d’un poilu, les attaques en première ligne, les obus, le bruit, la terrible Verdun, le meurtrier Chemin des Dames, le sang, les morts, la faim, la soif, les poux, mais surtout, LA PEUR.

Ce livre a été interdit avant la seconde guerre mondiale, en France (!) et Savez-vous pourquoi ? Parce qu’il est réaliste, parce qu’il est cynique, parce qu’il est véritable, sans artifice si ce n’est l’éclat des obus, sans couche de peinture conventionnelle ou conventionnée. L’auteur n’a pas souhaité faire preuve de courage, ni se construire une réputation de héros, il n’a pas désiré montrer la puissance de l’armée française, le patriotisme de ses soldats qui auront permis la victoire, non, Jean Dartemont ne cesse de faire part de sa peur, de la peur des soldats, et décrit sans vergogne l’horreur de la guerre, de ses dirigeants et l’absurdité de cet événement meurtrier :

« Les hommes sont des moutons. Ce qui rend possibles les armées et les guerres. Ils meurent victimes de leur stupide docilité ».

Il évoque quatre années de conflit qu’il a vécu intensément, le plus souvent au front, proche des lignes « boches ». Jeune homme à la personnalité atypique, il refusera comme d’autres, les distinctions de l’armée, les laissant aux arrivistes officiers qui ne connaissent rien de la guerre si ce n’est des cartes et des chiffres, le chiffre des blessés et des morts, les chiffres dérisoires de quelques mètres récupérés à l’ennemi au prix de centaines de vies.

L’originalité de cette œuvre réside également dans l’écriture. Comment un écrivain arrive à décrire l’immondice, le dégoût, l’inhumain, avec des phrasés aussi littéraires et magnifiques ? Le texte est truffé de métaphores filées admirables et horrifiantes et d’un style de grande qualité :

« Nous venions de franchir une crête, et le front, devant nous, rugissait de toutes ses gueles de feu, flamboyait comme une usine infernale, dont les monstrueux creusets transformaient en lave sanglante la chair des hommes. Nous frémissions à la pensée que nous n’étions qu’une houille destinée à alimenter cette fournaise. »

La littérature au service de l’Histoire. Voilà comment je pourrais résumer ce livre tant je fus bouleversé par le style magnifique et sans ombrage de Chevallier qui décrit pourtant l’indéfinissable.

Il ne se contente pas de vivre les événements et des les décrire, il les analyse également. Très critique envers les dirigeants et les officiers, il méprise ce conflit mondial qui oppose de simples hommes, de jeunes adultes qui n’ont rien demandé et qui n’ont aucun intérêt à se battre si ce n’est pour défendre l’idée de quelques politiques. Ils se définissent eux-mêmes plus proches des boches de la première ligne opposée que de leur propre commandant, colonel ou général :

« Tu crois pas, dit un homme, qu’on nous a bourré le crâne avec la « haine des races » ?».

Certains iront même jusqu’à se blesser, se tirer une balle dans la main, ou se faire exploser une grenade sur le bras afin d’éviter les assauts, afin de s’offrir quelques mois de répits. Eviter la mort et contenir la peur, les seules occupations des soldats. Des soldats qui ne peuvent écrire cela à leur famille tant la distance est grande entre le front et l’arrière. Comment avouer que l’on a peur quand les civils ne souhaitent de vous que patriotisme, courage et honneur. Notre protagoniste va s’amuser avec cynisme de cette situation paradoxale, en permission, quand un ami de son père lui demandera : « Vous avez de bons moments là-haut ? ». Dartemont répliquera sans faille :

« Suffoqué, je regarde ce vieux cornichon blafard. Mais je lui réponds vite, suavement :
Oh ! Oui, Monsieur…
Son visage s’épanouit. Je sens qu’il va s’écrier : « Ah ! Ces sacrés poilus ! »
Alors j’ajoute :
…On s’amuse bien : tous les soirs nous enterrons nos copains !
Son sourire fait marche arrière et son compliment l’étouffe. »

Je ne peux que vous conseiller ce livre si vous êtes intéressé par l’Histoire, par les témoignages historiques ou par la littérature de guerre. Ce livre est d’une richesse inestimable et ne laissera personne indemne. Il faut parfois se confronter à l’horreur pour comprendre la réalité des événements et de ce qu’est capable l’être humain. La Peur de Gabriel Chevallier est un récit mémorable.

Pour terminer, une citation qui a tout particulièrement retenu mon attention :

« Vous ne pensez pas par hasard, que la guerre a tué tous les imbéciles ? C’est une race qui ne périra pas. Il y avait sûrement un imbécile dans l’arche de Noé, et c’était le mâle le plus prolifique de ce radeau béni de Dieu ! »

couverture La Peur de Gabriel Chevallier - livre de poche

Résumé de l’éditeur (Le Livre de Poche) :

Gabriel Chevallier, que l’on reconnaît sous les traits de Jean Dartemont, raconte la guerre de 1914-1918 telle qu’il l’a vécue et subie, alors qu’il n’avait que vingt ans. Le quotidien des soldats – les attaques ennemies, les obus, les tranchées, la vermine – et la Peur, terrible, insidieuse, « la peur qui décompose mieux que la mort ». Parue en 1930, censurée neuf ans plus tard, cette oeuvre, considérée aujourd’hui comme un classique, brosse le portrait d’un héros meurtri, inoubliable.
Voilà plus de trente ans qu’une exceptionnelle estime m’attache secrètement à ce livre. Roger Martin du Gard, 21 janvier 1956.
La Peur de Gabriel Chevallier est un très beau, très vrai livre de guerre. Sa sincérité est totale, effrayante et parfois cynique. Pierre Scize, Le Canard enchaîné.
Un témoignage peut-être encore plus terrifiant que Le Feu d’Henri Barbusse et Les Croix de bois de Roland Dorgelès. Bernard Pivot, Le Journal du dimanche.

Découvrez également notre précédente chronique de  »  A l’ouest rien de nouveau  » d’Erich Maria Remarque, autre monument de la littérature de guerre.raccoon-nico

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9 réflexions sur “La Peur de Gabriel Chevallier

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