La part de l’autre d’Eric-Emmanuel Schmitt

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1. Un manifeste contre le manichéisme

Chacun de nous conviendra qu’il détient une part de mal, souvent en puissance. Mais peu tolèrent le fait d’être comparé au dictateur du Troisième Reich.
Eric-Emmanuel Schmitt bouscule les convenances en mettant en parallèle la vie du dictateur Hitler et la vie de son double uchronique Adolf H. Le moins que l’on puisse dire est qu’au fur et à mesure de la lecture, ce récit s’avère dérangeant, plus justement, les sensations que l’on ressent à la lecture sont dérangeantes, un livre que l’on préfère lire seul, caché de tous, de peur que quelqu’un ne devine que l’on se découvre certains points communs avec celui que l’on préfère qualifier de monstre.
Pourtant, dans la première partie du roman, alors que le double imaginé par l’auteur est accepté aux Beaux-Arts de Vienne, le Hitler que nous connaissons s’en voit refuser définitivement l’entrée, événement qui, selon l’auteur, changea le cours de l’Histoire. On découvre alors un double qui se sent pousser des ailes, à qui l’on donne la chance de réaliser ses rêves, ce qui tranche avec la tristesse d’Hitler, qui se persuade que son Destin sera tout de même hors-du-commun.

C’est ce parallélisme entre ces deux mêmes êtres qui éveille en nous, durant la première partie du roman, un sentiment de pitié à l’égard d’Hitler, un homme ordinaire, ayant une vie difficile, désargenté, forcé de mentir à son entourage en affirmant qu’il est élève à l’école des beaux-arts.
Même si j’ai ressenti une exagération de la part de l’auteur lorsqu’il intègre les pensées du Führer en puissance, notamment celles relatives à sa mère, pensées qui de toute évidence, provoqueront en nous de la compassion pour celui que l’on pensait dépourvu de sentiments propres aux êtres humains, elles sont en outre nécessaires au rejet de ce manichéisme auquel on se plaît à adhérer pour s’éloigner du personnage.
Le tournant du livre s’opérera lors de la guerre 1914-1918, tandis que le double d’Hitler la subit, la déteste, elle qui l’empêche de vivre pleinement le rêve qu’il touchait du bout des doigts, elle qui tuera l’un de ses amis, elle qui « tentait de lui ôter toute personnalité » , Hitler au contraire, vit par elle, il prend forme, se sent devenir quelqu’un, pense que son Destin est celui de combattre pour l’Allemagne, il « fait le don de lui-même ».
Le Bien et le Mal se mêlent donc dans cet être que l’on découvre humain comme chacun de nous, un humain dont les choix, les rencontres et le cours de la vie ont mené à des actes impardonnables.
2. « Ex nihilo nihil fit », rien ne vient de rien

Moi qui ne connaissais pas la vie d’Hitler avant son entrée en politique, j’ai été étonnée de découvrir qu’il était loin d’être antisémite, « l’antisémitisme était d’ailleurs un de ses plus grands problèmes politiques : pourquoi tous les hommes qu’il admirait follement étaient-ils antisémites ? (…) Tous, au milieu de belles et nobles réflexions, se vautraient dans cette haine si basse ».
Eric-Emmanuel Schmitt rejette l’idée d’un déterminisme qui aurait nécessairement mené Hitler à être ce terrible Führer.
Car si l’homme devient le monstre, c’est bien du fait des événements qu’il vit, des personnes qu’il rencontre, de ses choix, de certaines pathologies, mais ces éléments n’ont aucun lien nécessaire, Hitler n’a pas été affligé dès sa naissance d’un rôle spécifique à jouer dans le théâtre du monde, à cet effet, j’ai été marquée par la psychanalyse effectué par Freud sur le double uchronique d’Hitler, une psychanalyse qui a su faire disparaître un spectre, « le spectre de ce qu’aurait pu être Adolf Hitler sans sa thérapie ».
Le dictateur ne s’est donc pas forgé ex nihilo, il n’était qu’un homme qui a commis des actes monstrueux à cause de divers facteurs aléatoires de la vie.
Loin de justifier les actes d’Hitler, l’auteur lutte au contraire pour placer un miroir face à l’homme qui se trouve derrière le lecteur et l’invite à être vigilant sur ses choix de vie.
L’auteur a, selon moi, voulu nous démontrer par le biais de « La part de l’autre », non tant le coté humain du tragiquement célèbre dictateur, mais aussi et surtout la part de Mal qui sommeille en chacun de nous, une mise en garde prudente et brodée de fil d’or pour éviter que de tels actes se reproduisent.
Un sujet « casse-gueule », comme le dit l’auteur, casse-gueule pour l’écrivain mais également pour le lecteur, car il est difficile de se rendre compte que le plus ordinaire des hommes est capable de devenir un monstre.
J’ai personnellement été séduite par le roman et par la démarche de l’auteur qui nous force par là-même à mener une démarche intérieure et personnelle.

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Résumé de l’éditeur (éditions Le Livre de Poche) : 

 » 8 octobre 1908 : Adolf Hitler recalé. Que se serait-il passé si l’Ecole des beaux-arts de Vienne en avait décidé autrement ? Que serait-il arrivé si, cette minute-là, le jury avait accepté et non refusé Adolf Hitler, flatté puis épanoui ses ambitions d’artiste ? Cette minute-là aurait changé le cours d’une vie, celle du jeune, timide et passionné Adolf Hitler, mais elle aurait aussi changé le cours du monde… « 

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